#MusicToo

Ma colère est intacte, mais elle est d’autant plus profonde aujourd’hui devant la prise de conscience de l’ampleur du problème : c’est l’injustice de tout un système qui broie les femmes. C’est un modèle de société tout entier qui piétine leurs rêves et leurs ambitions, nie la réalité de leur vécu en cherchant par tous les moyens à les réduire au silence. C’est une vision archaïque des femmes qui les veut invisibles, inaudibles et rongées par le doute.

L’agression sexuelle a été commise il y a 12 ans aujourd’hui.

Les faits : le n+2 de l’agressée est passé à l’acte sur le lieu de travail, en public et en totale impunité. L’agressée a été voir le CE (Comité d’Entreprise) qui a organisé un rendez-vous avec la RH puis la Direction.

La suite : rien. Aucune sanction pour l’agresseur, parti dans le cadre du plan social sans que la véritable raison à l’origine de son départ n’ai jamais été révélée. Les dirigeant.e.s de l’entreprise ont bien sûr déploré l’agression mais n’ont pris aucune des mesures qui s’imposaient.

A ce jour : l’agresseur occupe aujourd’hui un poste haut placé dans l’industrie musicale. Il paraît même qu’il est devenu féministe et veut s’engager pour l’égalité femmes-hommes dans la musique.

Et l’agressée dans tout ça ? Elle a géré ce traumatisme avec les moyens du bord. Sa hiérarchie l’a dissuadée de porter plainte et elle a finalement quitté l’entreprise dans le cadre du même plan social.

Depuis, elle s’est mise à son compte. Elle a tracé sa route dans le milieu en navigant de son mieux la frontière ténue entre la liberté de cette nouvelle indépendance et la gestion psychologique du doute instillé par cette agression. Cet acte la dégoûte encore à ce jour.

Vous l’aurez compris, cette histoire est la mienne et pourtant, elle est tristement banale.

Selon une enquête dévoilée par CURA Collectif et la GAM au MaMA en octobre dernier, 1 femme artiste sur 3 a été agressée ou harcelée sexuellement dans l’industrie musicale en France. Et c’est aussi une réalité pour 1 femme sur 4 parmi les professionnelles de la filière. Ca fait donc beaucoup de consœurs. Beaucoup, beaucoup trop.

Je pense tous les jours aux autres femmes qui ont eu à porter un combat et des doutes dont elles se seraient bien passées. Combien d’entre elles ont été agressées parce que la parole des victimes précédentes n’avait pas pu émerger ? C’est une question qui me taraude encore à ce jour.

Ma colère est intacte parce que c’est tout un système qui cautionne l’impunité des agresseurs, qui se nourrit de la peur et du silence des victimes autant que des témoins.

Comment parler sans en redouter les conséquences lorsque tout le monde, jusqu’à de parfaits inconnus, y va de son petit commentaire, de celui qui déconseille de se battre (‘il fait froid dehors’) à celui qui renvoie dos à dos l’agressée et l’agresseur (‘je sais pas, parlez-vous, non ?’), en passant par le cliché tenace de la femme affabulatrice et vénale.

Comment se sentir assez écouté.e lorsque des personnes ayant pourtant connaissance de ce qui s’est passé persistent à séparer l’homme de l’artiste, l’agresseur du collègue (‘mais avec moi il est sympa’) ?

Comment ne pas se décourager face à une organisation qui vous dissuade de parler et choisit d’être complice de l’agresseur pour le protéger lui, contre sa victime ?

Comment avancer en tant que société si on ne s’intéresse à ces témoignages qu’à condition qu’ils soient assez voyeuristes pour satisfaire notre curiosité malsaine ?

La liste absurde des injonctions faites aux victimes est longue. C’est pourtant ce qui est exigé d’elles. A. Chaque. Fois. Et c’est épuisant.

Résultat : une omerta tenace et notre courage à zéro.

Si je prends la parole aujourd’hui, c’est parce que mon histoire si banale peut servir à tout le monde.

Le problème est structurel et systémique. Faites un test : demandez à chaque femme de votre entourage et écoutez-la vraiment. Ce n’est pas une, mais des dizaines de situations similaires qu’elles ont vécu, sur toute la gamme de la violence, de la plus évidente à la plus insidieuse. Vous trouvez ça normal, vous ?

Le milieu de la musique se comporte comme si #MeToo ne concernait que le cinéma, comme si le problème du sexisme et des violences sexuelles s’arrêtait à la porte des labels, des festivals, des studios d’enregistrement, tel le nuage de Tchernobyl. Cette hypocrisie ne peut pas durer. Ce déni doit cesser.

Les dommages sont considérables pour toutes les femmes de la musique : avec l’âge, elles s’évaporent de la filière musicale et l’écart salarial s’accroît pour atteindre 44% de moins que les hommes. Ça ne vous choque pas, ça ?

Nous devons enfin trouver le courage de regarder le problème en face, en nous attaquant aux racines du mal. Pour qu’enfin les femmes qui commencent leur carrière aujourd’hui puissent réaliser leur rêves et ambitions légitimes sans entrave et se réaliser tout court.

On ne devrait pas avoir pour seul recours d’aller en justice pour s’attaquer aux injustices. Un procès est très lourd à porter pour les victimes et demande aussi beaucoup aux témoins. C’est une arme de dissuasion massive qui dessert les personnes qu’il est censé protéger.

J’ai coché toutes les cases du parcours de la combattante. J’ai découvert à mon grand étonnement que j’étais résiliente. J’ai réalisé, en dépit de l’asymétrie écrasante entre moi et le système que je dérangeais, que je gardais espoir. Et j’ai constaté que derrière l’empathie, tout le monde avait peur, pas juste pour soi-même mais aussi pour moi, des conséquences de la libération de la parole sur le sujet.

Il m’a fallu 12 ans pour comprendre que ce n’était pas à moi d’avoir honte. Qu’on ne pouvait pas me réduire à un acte commis par quelqu’un d’autre. Et que non, tout ce que j’avais réussi suite à mon départ à cause de cette agression, ce n’était pas un peu grâce à l’agresseur. Certainement pas. C’était bien grâce à moi et en dépit de lui.

Nous faisons tout autant partie du problème que de la solution.

Pour que la parole des victimes se libère : écoutons-les, croyons-les, entourons-les, défendons-les.

Pour que les témoins se manifestent : parlez si vous voyez quelque chose qui vous gêne, vous n’êtes sûrement pas les seul.e.s à en avoir été témoins, la multitude fait la force.

Pour que les agresseurs arrêtent d’agresser : l’impunité doit disparaître. Cessons de nous apitoyer sur leur sort sans une pensée pour leurs victimes, arrêtons de leur trouver des excuses, identifions les situations potentiellement abusives, formons les personnels à tous les niveaux, sanctionnons les comportements inacceptables et les gestes non consentis, enfin, appliquons la loi.

Il était temps pour moi de poser à terre ce bagage chargé du poids de la violence, du silence et de la honte, par un retour à l’envoyeur.

Je terminerai donc ce texte en m’adressant à celui qui m’a agressée ainsi qu’à ses complices de l’époque :

S’il vous est impossible de surmonter votre lâcheté, épargnez-moi l’obscénité de votre féminisme de pacotille.

Mais :

Si vous avez réellement compris la gravité de vos actes et votre responsabilité dans cette histoire,

Si vous avez mesuré la violence que vous m’avez infligée alors que vous étiez responsables de ma santé et de ma sécurité sur mon lieu de travail,

Si vous avez trouvé le temps de vous découvrir une conscience,

Alors seulement, présentez-moi vos excuses. Et faites-le publiquement. Le reste ne m’intéresse pas. 


Liens

Playlist : #MeToo

Femmes de la musique : ChiffresRessourcesRéseaux & InitiativesPresseAssises de Femmes & Cellule de soutien psychologique Audiens

Bien-être & santé mentale des artistes et professionnel.le.s de la musique : CURA CollectifEnquête 2019Ressources

National / Institutionnel : Campagne de sensibilisationGuideViolences Femmes Info 3919

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Girard dit :

    Merci, Emilie, pour ce témoignage
    C’est courageux et donne vraiment envie de se battre à tes côtés. Compte sur moi…Geneviève

    J'aime

  2. Bergier Virginie dit :

    Merci Emily, c’est courageux et tellement nécessaire…

    J'aime

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